mardi 1 septembre 2009

Rouvrir les heures: Bon et le Hilton


François Bon
L’incendie du Hilton
Albin Michel


« Rouvrir les heures »

Prenez un grand hôtel moderne, en pleine métropole, entassez-y des milliers de livres, quelques auteurs et acteurs de l’édition, puis faites le noir total (c’est bien sûr impossible puisque notre siècle a inventé la veilleuse), laissez macérer les fatigues, les décalages horaires, les déceptions, et attendez le court-circuit, l’étincelle – il n’y a pas de fumée sans feu, et pas de feu sans livre, en voici un, donc, qui en pleine alerte, au sein de cette évacuation qui sera un jour notre lot commun, s’efforce de « rouvrir les heures », d’autopsier calmement les moments qui, rétifs à l’addition, ont composé, de 1h50 à 5h50, la non-nuit du 22 novembre 2008, à Montréal, tandis que l’auteur de ce livre encore à venir était mis à la porte du grand réconfort moderne aseptisé, déshiltonisé, avec des centaines d’autres « clients » (car l’hôte ancien est devenu client contemporain, tout comme le voyageur d’antan a été refaçonné passager en transit).
François Bon n’essaie pas de faire passer ce non-événement qu’est l’incendie (invisible et maîtrisé) du Hilton Bonaventure pour une sequel de je ne sais quel 9/11. Non, Bon n’a rien vu à Hiroshima-Montréal, ou plutôt il a noté tout ce qui n’était pas à voir, tout ce que la nuit dissimulait : une architecture de l’abîme. Quand on vide la fourmilière, que fait-on des fourmis ? Que font les fourmis ? Il y a des images, beaucoup moins de paroles, et surtout un temps, à la fois étiré et fragmenté, en fonction des lieux (des non-lieux ?) investis, le boyau mort du couloir, l’incubateur en panne qu’est la patinoire, et tous ces escaliers qui semblent copuler sans rien engendrer qu’un dehors devenu dedans.
Mais raconter l’incendie du Hilton, son feu païen nulle part visible, c’est aussi pour Bon une façon d’éprouver la mémoire personnelle des faits, une fois passés à l’ébauchoir critique. Le projet aurait pu être pérecquien, voire flaubertien (« Je sais bien : l’idée du vieux Gustave, un livre sur rien… », p.17), mais Bon ne cherche pas épuiser cette grappe d’heures ni à la retourner comme un gant. Il déplie et replie le brouillon qu’est ce hiatus nocturne, vérifie les similitudes angulaires, pousse certain(e)s parallèles jusqu’à leur point de croisement, essaie divers éclairages, au cas où palimpseste, au cas où disparition. Certes, le récit se double d’une sub-critique du petit monde des lettres français, expatrié ici le temps d’une foire, et s’y reformant tel un organisme cellulaire que la turbulence du transfert n’a pas affecté durablement. Mais le fait est que le Hilton, en accueillant à la fois livres, auteurs et visiteurs dans la même verticalité, autrement dit en abolissant l’idée d’extérieur, de passage, d’évasion, renvoie les nouveaux mécanismes éditoriaux à leur fantasme : la chaîne parfaite – production, diffusion, consommation.
L’évacuation – en place de la destruction, en prélude ? répétition à ? – vient gripper ce rêve taylorien sans cesse recommencé, et permet à François Bon d’une fois de plus prendre le pouls des espaces, de reconsidérer les trajets et les limites, les volumes et les perspectives, du fond de l’attente, quand le corps contraint à l’oisiveté éprouve la nécessité de se penser autrement que vecteur ou mobile. Bon, donc, nous promène, il nous rend palpable les non-lumières et les non-issues, tout ce qui constitue l’implacable tristesse (au sens spinoziste) de ces forteresses modernes où il est techniquement possible de manger/chier/lire/dormir/travailler/parler/penser dans une superposition de strates censément ignifugées.
L’évacuation, Bon s’y livre également, allant jusqu’à pousser la porte de secours de la mémoire pour déboucher dans d’autres espaces, eux aussi catégoriques, tel l’hôtel Bridge de Dreux, moins prestigieux que le Hilton québécois, certes, mais où se joue une tentative de réinitialisation des consciences conductrices : parce que les points perdus peuvent se rattraper, mais au prix d’un brain-teasing laborieux. La séance catéchuméniquement grotesque qu’il narre entre alors en résonance avec la non-existence hôtelière, et l’on comprend mieux ce qui est à l’œuvre dans ces stations de transit que la globalisation rêve à même le réel : « j’évalue mon niveau de risque et je le contrôle en permanence » (p.91).
Evacuation/évaluation : Bon met le doigt sur la couture coupable du néo-château kafkaïen nommé Hilton (ou Accorhotels, Hyatt, Concorde, Best Western, etc. — qu’importe le cercueil pourvu qu’on ait la clim’). Surtout, il ne se pose ni en ethnologue cynique ni en candide critique – écrivain, il l’est et le reste jusqu’au dernier tracé à l’encre, jusqu’à l’ultime octet, alternant les bribes de conversations, les portraits de silhouettes, passant ses descriptions au tamis des souvenirs, isolant certains grains, renversant certains reliefs. Ni énième suite à un Hôtel Crystal ni double d’une certaine clôture (or les frères Rolin, Olivier et Jean, sont précisément présents dans ce livre), L’Incendie du Hilton œuvre sur des traces, des empreintes autrement plus baudelairiennes : l’homme des foules s’y heurte aux limites de l’errance, aux impasses du temps, il dit ce qu’il voie, ayant déjà vu le même et ses avatars, l’autre et ses variables.
A la page 157, il y a cet aveu, nécessaire, et profondément modeste, dans sa franchise, et surprenant aussi par sa forme dialoguée :

« Livre de toutes les villes, livre de la ville. – On en a tous rêvé, on bute en chemin sur trop de pierres. La crasse, le bruit, la dérision : c’est l’histoire des hommes qui fait les livres, pas la façon dont ils s’érigent en culte d’eux-mêmes. – Oui, mais si c’est cela justement, ce soir-là, qui était tombé en panne ? »

Cette panne, si provisoire et si fragile que les autorités (ici le personnel de l’hôtel) ne prennent même pas la peine d’en faire matière à communication, comme si le dysfonctionnement, bien qu’inhérent au capitalisme, demeurait honteux jusqu’au bout, son dernier sale petit secret, sa morve œdipienne, cette panne qui est ce avec quoi l’écrivain a finalement l’habitude et le désir de se coltiner, Bon en fait une possible ligne de fuite, et si son livre est hanté par la grâce c’est parce qu’il accepte de fuir de partout, afin que le réel n’hésite pas à prendre ses aises dans sa prose, et se trahisse enfin par un lapsus architectural ou électronique.
Aux « consignes » de silence imposées au personnel hôtelier, Bon oppose, sans heurt de boucliers, la parole consignée, et tandis que les contrôleurs de l’espace terrestre comptent sur nous pour évaluer nos risques, l’écrivain, lui, rappelle certaines dévaluations encore invisibles, mesure les failles, fait causer les cassures. Non, le monde n’est pas encore devenu un Hilton et tous les livres ne sont pas désormais des produits. Tant que l’écrivain, fidèle à l’adage beckettien, s’obstinera à « échouer mieux », un possible persistera, autre que l’idée de chaîne :
« Savoir que tout livre peut comporter des veines faibles, qu’on en a besoin pour que respirent les points de densité. Que tout livre comporte des zones à nous-mêmes insupportables. »
Sur les cendres du Hilton, un écrivain a passé et c’est Bon.

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