mardi 14 novembre 2017

Bussi: Demandez le menu dégustatoire !

Je ne suis pas certain d'être libre le 6 décembre, même si la perspective de me rendre au 93/97 rue de Bernières à Caen pour aller voir Michel Bussi est assez excitante en soi. En revanche, je trouve le menu assez étrange. Commencer par un plateau d'interview, c'est moyennement ragoûtant. Mais continuer par un "apéritif déjeunatoire"…? Ce "déjeunatoire" me laisse perplexe. Déjà, dînatoire ne m'a jamais trop emballé, mais là… Par ailleurs, bous noterez que l'apéro est trois fois plus grand que le plateau. Que faire? comme disait Lénine…

lundi 13 novembre 2017

A parole donnée…

Les murs, base de données? Jamais le substantif "données" n'aura aussi bien convenu, car ce sont bel et bien des "paroles données" qu'affichent les murs et autres supports urbains. On peut bien entendu remonter à l'âge des cavernes, mais dans le cas qui nous intéresse, l'âge des pavés suffira, et c'est donc à partir de 1968 qu'Yves Pagès entame son patient (quoique fiévreux) recensement des graffiti, ou plutôt de ce qu'il nomme des "aphorismes urbains" dans Tiens, ils ont repeint ! (éd. La Découverte). Mai 68, pourtant, n'est ici qu'un prélude, et tout l'intérêt de la monumentale compilation que nous livre l'auteur consiste à s'aventurer dans l'après-68, en des lieux très divers, et ce jusqu'à notre jour d'hui le plus récent. Il s'agit donc, pour l'auteur de Petites natures mortes au travail, de
"faire le lien entre le renouveau du graffitisme contemporain et l'effervescence scripturale des seventies, mettre au jour une continuité, fût-elle en pointillé."
Loin d'être une énième anthologie des murs bavards, 50 d'aphorismes urbains de 1968 à nos jours, de par son amplitude historique et géographique, peut se lire tour à tour comme le grand récit fragmentaire de la contestation, les métamorphoses des rhétoriques à l'arrache, les traces inspirées d'un désir d'émancipation, les échos du street-art naissant… Non pas un "mental mapping", mais plutôt une "caisse de dissonance", comme le rappelle Pagès dans le texte qui clôt le volume, texte intitulé "Quand le langage passe à l'acte".

Impossible de procéder à une classification (thématique, orthographique, grammaticale, séditieuse…) de ces milliers de "phrases" inscrites, souvent de façon éphémère, sur les murs du monde. Le lecteur, cependant, y trouvera la confirmation d'une langue capable d'exister également de façon instinctive,  impulsive, et ce dans une perpétuelle oscillation entre le potache et le philosophique, et se jouer sans cesse des modes d'injonction (l'ordre se mâtine d'absurde ou s'entache de paradoxe pour gagner en subtilité), lorgner du côté du dénuement ou au contraire fricoter avec le baroque. Bien que souvent gravé dans l'instant, ces inscriptions du quotidien échappent souvent à l'anecdotique en ce qu'elles font la part belle à l'humour, l'ironie, l'insolence.

L'anonymat libérateur de ces aphorismes fait que le lecteur de ces aphorismes devient à son tout, le temps fulgurant de leur lecture, leur auteur putatif. Ici, lire et écrire s'épousent comme dans un jeu de buvard voleur. Non seulement le cadavre est exquis mais il est contagieux. A chacun de se trouver sa devise précaire (au sens social) dans ces intempestifs analectes;
Ceci n'est pas une rue / J'ai vos dents / Nous étions tranquilles et plouf / Qui c'est caddie? / L'homme descend du songe / Occupe-toi de tes enfers / Le fil du rasoir est bien étroit / recherche sur les lèvres / Le sang coule depuis toujours / Pestacle = Crève / Au moins bonjour / le vrai est un moment du feu / RSA pride / bic et nunc / avoir le premier geste, pas le dernier mot — 
"La demeure du chaos n'a pas besoin de permis de construire", ainsi qu'on pouvait le lire le 3 janvier 2008 sur un mur de Saint-Romain-au-Mont-d'Or (Rhônes-Alpes). On aurait du mal à trouver plus bel exergue au livre de Pagès. 

______________
Yves Pagès, Tiens, ils ont repeint! 50 ans d'aphorismes urbains de 1968 à nos jours (en complicité graphique avec  Philippe Bretelle), éd. La Découverte, 19 €

jeudi 9 novembre 2017

Pack Chevillard: L'offre qui allèche

Sachez-le, ce blog n'est pas uniquement un blog de critique littéraire sérieuse et documentée à base de métaphores filées et d'agacements folichons. Son but inavoué, et certain.e.s l'ont percé à jour depuis jolie croquette, consiste à ruiner méthodiquement et inlassablement les lecteurs et lectrices de livres écrits et imprimés, en agitant sous leur nez divers rectangles culturels dotés de pages, et en faisant tout pour qu'ils et elles ne puissent résister à l'incontrôlable pulsion d'achat et au dispendieux besoin d'acquisition, à seule fin de rassasier leur appétit de mots formés avec des lettres.

A ce jour, le Clavier Cannibale a déjà reçu 1 438 337 visites, et même si 97 % des personnes venues surfer sur ce blog l'ont fait pour des raisons absurdes (suite à des tags comme #oups, #fellation, ou #pignoufland), on peut supposer raisonnablement que nous avons réussi notre coup et que nombre d'entre vous ont dilapidé inconsidérément leurs économies dans l'achat de ces amis glabres qu'on appelle des livres.

Aussi allons-nous porter aujourd'hui le coup de grâce. En effet, après avoir poussé à l'achat de l'édition collector du Jérusalem d'Alan Moore (100 euros), qui est en passe d'être épuisée alors dépêchez-vous, nous relayons l'offre alléchante que proposent les éditions de l'Arbre Vengeur, à savoir l'intégrale de la grande saga de L'Autofictif d'Eric Chevillard, qui est le premier roman à traiter sans tabou de la sexualité de la grammaire et des mœurs déviantes de la syntaxe. Vous êtes pléthore à la suivre sur le site de Chevillard, légion à avoir acheté ses volumes de compilation au laser, et maintenant, vous allez virer les oursins qui pioncent dans vos poches et vous fendre d'un petit chèque pour acquérir le big black book. L'avantage: quand Noël sera là, vous serez fauchés, vous n'aurez donc pas à vous casser la tête pour dégoter in extremis des cadeaux pourris dont personne ne veut. Ne me remerciez pas, surtout. Donc:


CHEVILLARD, ON Y SOUSCRIT ARDEMMENT

Grande souscription pour recevoir chez vous, avant Noël, l’intégrale de l’Autofictif (L’Autofictif ultraconfidentiel) d’Eric Chevillard à paraître mi-janvier en un fort volume relié. Dix ans de séries de trois billets quotidiens, une aventure littéraire au long cours sans équivalent, que nous fêtons avec fierté en éditant cet ouvrage luxueux à tirage limité. Précédé d’une préface inédite de l’auteur, ce volume contient la dernière année qui ne sera pas éditée en volume séparé.
Pour le recevoir chez vous, orné d’une dédicace de l’auteur et pour certains d’un petit dessin, il vous suffit d’adresser un chèque d’un montant de 34 € (29 € le livre + 5 € de participation aux frais de port) en mentionnant le mail, les noms et adresses du destinataire (et en précisant bien qui en est le dédicataire), à l’adresse suivante : L’Arbre vengeur – 23, rue Binaud – 33300 Bordeaux. Date de fin de souscription : 10 décembre.
Ne tardez pas trop, l’auteur a le poignet fragile et ne dédicacera pas plus d’une centaine de volumes. Ceux-ci seront réservés par ordre d’arrivée des règlements. Besoin de précisions  ? Adressez un message à contact@arbre-vengeur.fr  Vous préférez faire un virement ? même adresse pour obtenir nos coordonnées bancaires.
(offre valable pour la France uniquement)

mardi 7 novembre 2017

Demarty Unlimited

La librairie Charybde recevra Pierre Demarty jeudi 9 novembre à partir de 19h30 pour évoquer son dernier livre, Le petit garçon sur la plage (éd. Verdier). Si vous l'avez déjà lu, vous serez ravi.e.s de rencontrer l'auteur, qui a écrit aussi deux autres livres (l'un à base de lave latine, l'autre potacho-immobilier) avec lesquels vous pourrez repartir (après les avoir achetés); si vous ne l'avez pas lu, même chose, mais avec trois livres au lieu de deux (sauf si vous déjà lu un de ses deux premiers livres, mais bon, ça s'offre aussi, les bouquins, pensez aux amis, et au libraire). Par ailleurs, sachez que Pierre Demarty est également un excellent traducteur, entre autres de Paul Harding (prix de la traduction Maurice-Edgar Coindreau) et de Vollmann (La tunique de glace), tous deux publiés en Lot49, renouant ainsi avec l'antique tradition de l'écrivain-traducteur, ce décadent dodo qu'aucun conquistador n'est encore parvenu à décimer.

Le petit garçon sur la plage, je le précise, n'est pas un ouvrage jeunesse ni un récit balnéaire. C'est une histoire de filiation tranchée (ou pas), d'abandon impossible, et si vous cherchez bien vous trouverez même, nichée entre les lignes, l'ombre de Scarlet Johansson, planant au-dessus de la dépouille d'un enfant turc. Improbable? Non: poignant. Nécessaire. On posera donc à l'auteur la question suivante: Pierre, peut-être qu'être père va de pair avec la perte? Allez, on s'entraîne.

Sachez que le livre de Pierre Demarty pèse 180 grammes. Ça vous changera du Alan Moore. Et en plus il est jaune, un peu comme le verdier, cet oiseau trapu au corps rondelet qui a le bord des primaires jaune vif.


L'adresse de la librairie Charybde : 129 rue de Charenton, 75012.

Le titre d'article (le plus pourri) sur le Goncourt et le Renaudot

Je ne sais pas qui fait les titres à Valeurs Actuelles, mais j'espère que c'est bien payé…

jeudi 2 novembre 2017

Bobin? Non, rien.

"Les livres sont des âmes, les librairies des points d'eau dans le désert du monde." 
– Christian Bobin.

Hum. Et la carte bleue, c'est le seau? Et le lecteur? Un touareg? On comprend rien, Christian. C'est sûrement beau, mais on comprend rien. Continue pas.

A chaque bord un peu plus lentement

© Masahisa Fukase
Il y a deux ans paraissait Louis sous terre, de Sereine Berlottier, livre dont j'avais parlé ici-même dans le Clavier Cannibale. Il y était question du peintre Louis Soutter, des formes griffées de ses toiles, de son destin reclus. L'auteur publie aujourd'hui Au bord, un texte d'une soixantaine de pages qui revisite l'élégie afin de la rendre poreuse, d'en chasser les alluvions plaintifs, et de mieux "cerner" la distance en devenir entre celui qui demeure et celui qui part – c'est dire toute l'importance ici du mot "bord", non pas limite mais presque chemin de ronde de l'être, à arpenter, en vigilance. 
Tu n'apparais nettement que de te l'éloignerNon pas ensemble mais bord à bord
C'est le distique, ici, qui prend souvent en charge la dernière approche, s'avance puis retient son geste, créant par la force de sa brièveté un souffle régulier, tantôt léger tantôt tension. Des notations, éparses, comme distillées, laissent entrevoir l'être en instance de disparition, sa bouche, ses cheveux,  sa "joue vivante", la peau du bras, blason du corps fané où réside/résiste encore l'être entier.

Le poème, l'au bord que devient le poème, se veut visite, récit de la visite mais aussi visite du récit, puisqu'il faut inventer la façon de dire l'adieu dans sa fragmentation, l'appréhender sans qu'il s'émiette.
tu meurs et je te dis autre chosemais quoi j'inventeou bien c'est seulement avec l'autre facede la même main pour s'atteindre
Il est question d'une "immobilité traversée", de la dérive à laquelle est vouée celle qui, néanmoins, "reste[s] jusqu'au bout" – et la phrase du poème, elle aussi, fait l'expérience de ce qui doit cesser, casser, elle aussi doit apprendre la séparation, se replier, faire ressort quitte à renoncer au bond, à ne dire plus que le suspens, la retenue. Bien sûr, l'apprentissage de la pudeur n'exclue pas le surgissement de la douleur, et le muscle du souvenir détient en lui la violence du regret.
midi l'épéeau fond de ton cœurje veux te pleurer à vif commesi tu avais encore àmourir de mort
Le "bord" qu'explore et respecte Sereine Berlottier, ce "au bord" qui dit à la fois la connaissance des gouffres et l'expérience des limites, n'est pas un seuil à franchir ni une barrière à contourner, c'est la réalité abstraite de cette distance qu'est le deuil lorsqu'il réunit encore deux corps. C'est dire combien est subtile l'approche de l'auteure, et combien son phrasé, qui s'efforce de faire à peine ployer la branche du vers, se nourrit d'envol. Et fait de la consolation un art.

___________________

Sereine Berlottier, Au bord, éditions LansKine, 12 €
On peut aussi voir/entendre Au bord  dans le poème-vidéo réalisé par Sébastien Rongier.

mardi 31 octobre 2017

La nuance, une invention masculine

L'affaire Tariq Ramadan n'en finit pas de délier les langues, mais pas nécessairement les cerveaux. On a ainsi pu lire dans la presse ce témoignage de Bernard Godard, ancien fonctionnaire des RG, et expert de l'Islam. Ça se passe de commentaire, à défaut de coups de pied dans le cul…


samedi 28 octobre 2017

Les auteurs-artistes finalement entendus

On n'avait rien compris. On trouvait injuste cette hausse de la CSG qui allait diminuer notre pouvoir d'achat. Quand soudain, ça a fait tilt! Mais bien sûr! Le gouvernement, épris de culture, n'agissait pas à l'aveugle ni inconsidérément. Il cherchait à nous envoyer un message, confiant dans notre capacité à entendre l'inaudible, à voir l'invisible, à palper l'intangible. Oui, nous autres, auteurs-artistes, allons tirer profit de cette baisse de notre pouvoir d'achat! Qu'avons-nous besoin d'acquérir, de posséder, d'avoir, nous qui sommes entièrement voués à l'être? Moins nous pourrons acquérir, plus nous créerons. C'est d'une simplicité biblique. Après tout, nous ne sommes pas des acteurs sociaux, mais des saltimbanques marginaux. Pourtant, Dieu sait si on a essayé de s'intégrer, d'être bobo, de mettre un pied dans la mode ou la pub, d'écrire des scénarios, de devenir donneur d'opinions, de piger, de performer comme des pingouins, de réciter en publique façon cigale électrique. Mais le gouvernement nous connaît mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes. Il sait qu'en nous épargnant des allocations chômages il nous évite le triste destin du chômeur. Contribuez socialement et généralement à la baisse de votre pouvoir d'achat, nous dit-il, et vous en sortirez grandis!
    Merci, donc, Macron et consorts, de nous avoir remis à notre place, sur ce confortable strapontin en bout de rangée. Heureusement, on nous promet des compensations, des petits gestes. Une petite résidence par ci, un petit prix littéraire par là. Francfort nous fête, la médiathèque de Poulignac-les-Soublettes nous invite. Oui, à nous la reconnaissance, les lauriers, avec le thym, va, tout s'en va. Qui sait? Peut-être finirons-nous par convaincre notre épicier de nous filer des raviolis en échange d'un sonnet ou d'un chapitre, façon Picasso ? Un pouvoir d'achat? Pour quoi faire? Pour acheter du pouvoir? Pas notre genre.
    Alors pourquoi nous plaindre? Nous touchons quand même parfois jusqu'à deux mille euros pour un livre qui nous a pris deux ans de travail. Nous percevons dix pour cent sur les ventes d'un livre qui ne se vend pas et deux pour cent sur une traduction qui passe inaperçue. Nous cotisons pour une retraite somptueuse qui nous permettra enfin de travailler au noir. Non, franchement, tout ça est pour le mieux. On est même prêt à payer un ISF spécial – un impôt sur le sens de la farce. C'est pour dire. 

vendredi 27 octobre 2017

Le doigt d'honneur du gouvernement aux auteurs-artistes

Quand Sabine Rubin (LFI) propose un amendement demandant à ce que la catégorie des auteurs-artistes ne subissent pas la hausse de la CSG, puisque celle-ci n'est pas compensée par une baisse des cotisations sociales, l'hémicycle se prélasse dans un somptueux mépris, et la voix froide du rapporteur lâche un "avis défavorable" sans appel. L'amendement est rejeté purement et simplement. Après tout, ces "auteurs-artistes" ne contribuant pas et ne bénéficient pas des allocations chômages, on ne peut pas dire qu'ils existent socialement parlant, non? Et puis, ils ont choisi de créer, hein, personne ne les a forcés…
A défaut du président Macron, peut-être que la ministre de la Culture, Madame Françoise Nyssen, pourrait-elle expliquer aux auteurs-artistes en quoi ce mépris et cette indifférence sont des preuves de l'importance soi-disant accordée par le gouvernement à la culture. Mais peut-être sommes-nous sourds, et n'entendons pas que l'expression "en marche" sous-entend le verbe "piétiner"?

Ecriture inclusive: quand tonnent les tricornes

Il n’est pas question ici d’aborder la question de l’écriture inclusive, mais plutôt de s’interroger sur la réaction « solennelle » des membres de l’Académie française, lesquels viennent de publier un communiqué, ou plutôt une « déclaration », afin de faire savoir tout le mal qu’ils (ou elles ?) pensaient de ladite écriture inclusive. On ne s’attardera pas sur les raisons invoquées pour mettre en garde contre son application. En revanche, on notera deux points intéressants. Tout d’abord, nos éclairé.es académicien.nes, bien qu’éclairé.es, « voient mal l’objectif poursuivi », et comment cet objectif – non précisé dans leur déclaration – pourrait faciliter l’apprentissage du français. En outre, on notera que dans leur texte on ne trouve à aucun moment un seul terme évoquant, même de façon purement lexicale ou périphérique, la question de l’égalité hommes/femmes. Pas une seule fois les mots égalité, parité, femme, féministe, genre, domination linguistique… Non, l’écriture inclusive dont il est fait ici mention semble se heurter à une pensée éminemment exclusive. La seule problématique envisagée par l’Académie est celle de l’acquisition d’une langue – comme si la langue était un bien, un produit – et de son usage – comme si etc. L’écriture inclusive est considérée comme cause d'un « redoublement de complexité » – ce qui au final servirait d’autres langues (l’anglais de Shakespeare ?) qui, n’ayant pas de problème de genre identique, en profiteront « pour prévaloir sur la planète ». My tailor is a bitch, quoi.

Aveuglement, déni, paranoïa, étroitesse d’esprit ? Rien de tout cela. L’inquiétude des Académiciens est réelle, immense : selon eux (elles ?) la langue française est « en péril mortel ». Mortel ?  Mortel, comme dans coup mortel ? comme dans violence conjugale ? comme dans viol ? Non, mortel comme dans ouh-là-la. Peu importe les raisons qui motivent l’émergence ou l’application de l’écriture inclusive. Peu importe que la langue, creuset de conscience, véhicule en son sein même le patron de la domination masculine. Non, le péril est mortel. La langue, aussi, donc. Une goutte de féminin et voilà l’océan linguistique pollué ! La langue serait alors « désunie ». Comme scindée. Fendue ? L’Académie rappelle par ailleurs sa mission : codifier les innovations de la langue. Le Larousse définit ainsi le verbe « codifier » : normaliser. Mais ici, normaliser une innovation revient en fait à la refuser et la nier en bloc. Alerte Jument de Troie!


La langue inclusive n’a pas fini de faire débat. Elle a pour l’instant le mérite d’obliger les gardiens du temple à se positionner clairement. Où va-t-on, se demandent ces derniers (dernières ?) si l’usage ajoute à la langue « des formes secondes et altérées » ? Le féminin pluriel de ces termes résonne péniblement, et nul doute pour que certains hommes les femmes sont, ni plus ni moins, des « formes secondes et altérées ».

jeudi 26 octobre 2017

Doute, voracité, contrechamp, viscère et désamour

Et hop, c'est reparti comme en 17 ! Voici un petit rappel des derniers livres explorés dans mon Feuilleton du Monde des Livres depuis le 29 septembre — tous ces titres sont encore en librairie et à la vente moyennant des euros, vous pouvez également les commander à votre libraire adoré.e qui apprécie que vous preniez le temps d'attendre plutôt que one-clicker sur Amazon, bref, faites vos emplettes…


6/ Moins célébré qu’Elias Canetti, parce que sans doute plus humble, et moins acerbe que Thomas Bernhardcar habité par un doute socratique, Max Frisch partage avec ces deux écrivains un goût prononcé pour ce précieux mécanisme intellectuel qu’est la méfiance, et a par ailleurs toujours pris soin de dire ses quatre vérités à son pays, moins pour le rabrouer que pour se garder d’une trop facile neutralité.


7/ « Mon père me regardait avec voracité », écrit l’auteure anonyme de Jours d’inceste, abusée jusqu’à l’âge de 21 ans par cet homme dont elle est la viande permanente, la poupée poignardée, contrainte de vivre avec un désir-dégoût du père qu’elle doit garder pour elle –




8/ Jérôme Game a pris soin de placer une phrase de Godard en exergue de son livre: «Champ. Contrechamp. Imaginaire, certitude. Réel, incertitude.» On comprend mieux. Qu’estce qu’on voit exactement? Juste un texte? Non. Un texte juste.


9/ Dans ce roman autobiogreffé, ponctué de rêves éloquents, d’allers-retours entre la France et le Québec, se joue un drame secret, celui d’une femme, Béatrix Beck, profondément empêchée, éprise d’intangible, et qu’intimidait jusqu’au viscère du coeur.



10/ Jim Shepard a réussi ce petit miracle : feindre de traiter l’anecdotique et le pyrotechnique pour nous livrer une poignante et impeccable sonate d’automne, où le désamour paternel, l’insatisfaction conjugale et l’angoisse de la perte forment les coordonnées sismiques d’un drame personnel mais non moins ravageur.

mercredi 25 octobre 2017

La nature des choses

Le temps du presse-papier


-->
Ayant pour ainsi dire contribué à la gloire du verbe « trôner », et semblant vouloir lutter à lui tout seul contre les vents de l’adversité, il incarne pourtant, à son acier ou son verre défendant, l’intolérable inertie que nous ont léguée nos aïeux, ces calmes bourreaux. Profondément inutile en toute logique mais hautement symbolique pour ce qui est de sa capacité à représenter le droit et sa pondérale puissance, le presse-papier a l’air de défier l’enfant : auras-tu la force, l’audace, l’idée de t’en emparer et de l’envoyer voler ? de l’envoyer fendre la stratosphère du bureau patriarcal dans l’espoir qu’il finisse sa course au beau milieu du lieu où ont germé les origines de son arrogance : sur le front, vite fendu, de l’éternel ministre assigné à ta croissance ?