mardi 19 septembre 2017

vendredi 15 septembre 2017

S'effondrer puis recevoir la foudre – Barbara, roman





"Puis elle se laisse submerger par l'ampleur de l'onde rouge qui prend possession des organes internes. Sentir la chaleur. Les intestins, fragiles, qui se tordent avec la trouille. Se demander pourquoi on est là. Vouloir tout annuler, rentrer chez soi. Quelle idiotie, monter sur scène. Cela ne sert à rien. Puis, trouver la force, on ne sait où, peut-être vient-elle d'ailleurs, de plus mystérieux, de plus ancien. Poser un pied devant l'autre, apparaître dans la lumière, de l'autre côté, sous les applaudissements timides. Manquer s'effondrer puis recevoir la foudre, qui donne l'énergie de tenir debout, efface le passé et le futur, ancre la plante des pieds dans le ventre brûlant de la planète, étire le haut du crâne vers les astres. Devenir quelqu'un d'autre et pourtant l'essence de soi-même."

(Julie Bonnie, Barbara, roman, éd. Grasset)

jeudi 14 septembre 2017

Le feuilleton, sa vie, son œuvre

Comme certains d'entre vous le savent déjà peut-être: depuis fin août, j'ai repris le "feuilleton" dans Le Monde des Livres, celui-là même qu'a tenu pendant six bonnes années le coruscant Eric Chevillard, jusqu'à ce qu'un accident de stylo l'oblige à scier l'échelle sous laquelle se noyait son chat de pique enragé. Ma nouvelle "charge" explique donc en partie le rythme quasi gastéropodien de ce blog (mais bon, il y a eu aussi l'été, cette période de vacance(s) qui permet de travailler deux fois plus…).

Le Feuilleton du Monde des Livres, c'est 5200 signes à taper sur le clavier chaque semaine, portant sur un ouvrage récent (mais ça peut être une réédition), de préférence de la fiction (Céline Minard veillant à la poésie active), de préférence de la fiction francophone, mais pas que, d'ailleurs ça me rappelle que j'ai commencé mon nouveau job par un court essai d'un écrivain américain sur la poésie, comme quoi les contraintes ne sont pas si contraignantes qu'on le dit.

Pourquoi écrit-on sur un livre? Parce qu'il vous plaît, bien sûr, mais ce n'est évidemment pas aussi simple. Ce genre d'exercice génère ses propres règles. Il ne s'agit pas de s'efforcer de repérer à tout pris des livres soi-disant "importants", de se ruer sur les "incontournables" – le livre présenté comme incontournable n'étant bien souvent qu'un candidat au couronnement littéraire en quête de confirmation de ce qu'il n'est pas. Non, il s'agit surtout de trouver le livre qui donne envie d'écrire sur lui, qui se laisse gratter, fouiller, dont l'énergie vous transfuse son gai savoir. On peut aimer un livre et ne pas savoir par quel paragraphe le prendre, ni comment rendre justice à son style. Pour prendre un exemple, je ne suis pas sûr de savoir parler d'un livre de Pierre Guyotat, même si sa lecture m'entraînera assez loin. (Mais bon, promis, si l'occasion se présente, j'essaierai.)

Le feuilletoniste, outre le fait que son titre ne prend qu'un "n", ce dont je doute encore, doit avant tout, selon moi, trouver dans un livre la matière – le matériau – à partir de laquelle / duquel tisser de nouvelles lignes, un peu comme une araignée dont on emprunterait l'intelligence dentelière pour tendre de nouvelles toiles, sans négliger de sculpter les gouttes de rosée qui vont avec. Bref, il est question ici de désir, évidemment. Parler d'un livre, c'est à la fois le faire parler, faire parler sa langue, et veiller à ce que votre voix ne recouvre pas la sienne, tout en s'autorisant un léger mimétisme afin de restituer sa cadence – difficile de louer un lyrique en scribant sèchement, ou de priser un sec en déliant la sauce. Reste à dénicher la perle non pas rare mais capable d'autre chose que d'un éclat de nacre. Aucun éditeur n'est à négliger, même s'il va de soi que ceux qui confondent diffusion et pollution peuvent aller se rhabiller. Le flacon ne fait pas peut-être pas l'ivresse, mais la boîte de lait condensé contient rarement du nectar. (Je finirais philosophe chinois du huitième siècle ou sage de zinc, c'est couru.)

J'ai pas mal hésité avant d'accepter de reprendre le flambeau du feuilletoniste. Je ne pourrais certes pas chanter tous les héros et toutes leurs armes, mais peut-être que, justement, ce fainéant de Clavier cannibale pourra constituer à sa façon un "off"  du feuilleton, et que certains livres que j'ai aimés mais dont je n'ai pu parler pour ixes raisons (le temps, la confiance, des questions d'évidence déontologique – puisqu'il exclu que je parle dans le cadre du Feuilleton de livres écrits par des proches ou publiés par mes éditeurs, désolé les Incultes sorry Actes Sud…) pourront y être traités, visités, palpés. Mais bon, le temps est, paraît-il, chronophage…

Quant à se livrer au sain divertissement du pétage de rotule stylistique, ma foi, ça ne saurait tarder, les candidats ne manqueront certainement pas, mais il est vrai que mon prédécesseur a déjà éclairci les fourrés de ce côté-là, et que tirer sur des ambulances n'a jamais désengorgé les hôpitaux. Enfin, s'amuser n'est jamais exclu.

Bref, que vous me lisiez dans Le Monde et/ou sur ce blog, n'oubliez pas l'essentiel, tel que l'a défini si justement un anonyme dont le nom m'échappe : la vitamine C mais elle ne dira rien.


jeudi 31 août 2017

35 +1 (curieuses) raisons de se ruer sur Jérusalem d’Alan Moore

(édition limitée dite "the black magic box")

1.     Vous avez écrit un premier roman et vous vous demandez si on peut en écrire un deuxième. Sachez que Jérusalem est le deuxième roman d’Alan Moore. Ça peut vous redonner espoir.
2.     Vous vous demandez comment cesser d’avoir mal après avoir reçu un produit chimique corrosif en plein visage ? Le chapitre 1 vous fournira la solution radicale.
3.     Vous trouvez les romans trop plats et vous rêvez d’une lecture en 3D. Passez au chapitre 2 (« Une nuée d’angles ») et un ange jaillira aussitôt de sa fresque et planera au-dessus de la page.
4.     Vous êtes amoureux de Lady Di et fan de Jack l’Eventreur ? Vous rêver d’insulter le démon qui dort dans la braise de votre joint ? Passez au chapitre 3 (« Injonction au désir »).
5.     Vous vous demandez si vingt-cinq mille nuits c’est assez pour profiter de la vie ? Vite, filez au chapitre 4. Et arrêtez de voler la bouteille de lait de votre voisin, merci.
6.     Vous vous demandiez si on peut encore peut faire l’amour devant une cheminée quand on est mort ? Pas de problème, lisez les « Les sans-abri »).
7.     Un nez peut-il être aussi gros qu’un panais ? Northampton est-il « l’ombilic du pays » ? Facile. C’est dans « Une croix à l’endroit ».
8.     Vous aimez l’avoine ? Vous l’aimez l’orge ? Alors vous aimerez Avorge. Forcément, puisque vous aimez Charlie Chaplin. Paf, plongez dans « Les temps modernes ».
9.     Vous vous êtes toujours demandé si on pouvait à la fois écrire des hymnes chrétiens universellement acclamés et vendre des esclaves noirs ? Allez au chapitre suivant ;
10.  Vous vous demandez si Baudelaire peut remplacer Shakespeare dans une traduction ? Posez la question à Benedict Perrit.
11.  Vous avez envie de brouiller les cartes du Temps et de voir se dresser des églises-bordels où s’engouffrent le vaste Atlantique et une clinquante sauvage parade de clowns et de tigres ? C’est votre droit, continuez tout droit.
12.  Combien de temps peut vivre un enfant si beau qu’il fait pâlir le jour ? Mrs. Gibbs a la réponse.
13.  Vous avez toujours soupçonné le zéro d’être un tore. Vérifiez par vous-même.
14.  Vous vous méfiez depuis votre plus jeune âge des bonbons contre la toux ? Vous avez raison. Mick peut vous le confirmer.
15.  Où accent naît hissé ? Ex tousser soc île mais tard rêvé ? Pour le savoir, mourez et ressuscite dans « En travers de la gorge ».
16.  Le diable joue-t-il au billard ? A voir.
17.  Une petite envie de dentelle écarlate de tarentules meurtrières ? Ça arrive à tout le monde, surtout avec le démon Asmodée.
18.  Vous pensiez que les tornades n’emportaient les vaches que dans Le Magicien d’Oz ? Rectifiez le tir.
19.  Picasso vivait-il dans la quatrième dimension ? Il semble que oui.
20.  Vous aimez jouer au billard ? Essayez plutôt le trillard avec « Le combat des esprits ».
21.  Lire par-dessus l’épaule de Cromwell écrivant à sa femme à la veille de la bataille de Nasby vous tente ? Hop, c’est dans « Des épées qui ne dorment jamais ».
22.  Comment passer de la préparation d’un Yorkshire Pudding au grand incendie de Northampton ? Demandez aux salamandres.
23.  Qui donc peut descendre des océanides et vous bouffer tout cru ? Gaffe, vous êtes déjà en train de vous noyer comme Marjorie dans « Esprits malins et réfractaires ».
24.  Le trou a-t-il une âme ? Hélas, oui.
25.  Une cheminée peut-elle avaler toute une ville ? C’est fort probable. En tout cas, en 24 ça se passe comme ça.
26.  Est-ce que l’expression « zone insalubre » vous dit quelque chose ? Whoomff, tout est dans le 25.
27.  Peut-on construire une ville avec des feuilles de riz-la-croix ? Le 26 n’en doute pas.
28.  Vous vous demandez à quoi peut ressembler un 69 entre la fille de James Joyce et la chanteuse Dusty Springfied ? Belle curiosité. Hop, tous au 26.
29.  Newton aurait-il aimé s’occuper des finances à Bercy ? Allez donc frapper monnaie en 27.
30.  Mais qui donc a bien pu dire : « J’ai tué ta mère, j’ai tué ton père, vote pour moi » ? réponse en 28.
31.  Becket ou Beckett ? Les deux en 29.
32.  L’infini peut-il se parcourir à pieds ? Dégourdissez-vous les méninges en 30.
33.  Peut-on fumer un stylo-bille ? Essayez en 31.
34.  Peut-on évoquer dans le même alexandrin le De Profundis et la bite d’âne du gros Kenny ? Il semblerait que oui en 33.
35.  Vous voulez voir sous la robe de mariée déchirée du monde ? A vos risques et périls, c’est en 34.

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36.  Vous avez rendez-vous avec la femme d’Alan Moore. Elle vous attend en 35

mercredi 30 août 2017

Moore-Jour



"C ’était le matin du 7 octobre 1865. La pluie et sa lumière particulière barbouillaient l’étroite lucarne du grenier quand Ern Vernall se réveilla sain d’esprit pour la dernière fois de sa vie…"





jeudi 24 août 2017

Le Monde selon Chevillard

Eric Chevillard / © Patrice Normand
Pendant six ans, plutôt que de profiter pleinement de la vie pour lire et d’écrire, Eric Chevillard aura pris sur lui et sacrifié de nombreuses et précieuses heures de son temps d’écrivain et de lecteur afin de se consacrer entièrement et sans ménager sa peine à la lecture et l’écriture. Saluons aujourd’hui cet exploit doublé d’un paradoxe, alors que le même Chevillard met un terme définitif et un point clairement final à soixante-dix mois consacrés à manufacture de son feuilleton hebdomadaire et critique dans le journal Le Monde.

De cette expérience à la fois sans doute épuisante et certainement enrichissante, mélange de liberté (il lisait ce qu’il voulait) et de contrainte (il lisait ce qui se publiait), tantôt sacerdoce (il s’y tenait), tantôt sinécure (il s’y plaisait), est né un court texte intitulé Défense de Prosper Brouillon, dans lequel l’auteur de Ronce-Rose s’est plu à imaginer un plaisantin écrivain « qui plaît, et c’est ce qui déplaît », cible de toutes les envies, cœur de toutes les jalousies, objet de tous les regards dotés d’yeux qui savent lire.

Ah, Prosper Brouillon, que de bouses livres tu commis en ton nom ! Enfin, presque, puisque son dernier ouvrage, intitulé Les Gondoliers, sans doute parce qu’il permet au lecteur de se livrer à l’activité ondulatoire et salutaire qui consiste à se gondoler, a une particularité que Chevillard nous révèle à la fin du volume et si vous ne voulez pas savoir de quoi il s’agit, cessez immédiatement de lire cette défense ivoirine de Défense de Prosper Brouillon, et retournez dans les sombres limbes du Protoblog – trop tard, vous avez outrepassé la limite au-delà de laquelle notre bonne foi était valable, sachez donc que :
« Toutes les citations attribuées à Prosper Brouillon sont extraites littéralement et sans retouche, je le jure, d’une vingtaine de romans français […] ayant tous obtenu de beaux succès de vente […]. Certains de leurs auteurs sont lauréats de grands prix littéraires ; plusieurs siègent dans les jurys qui les décernent ou à l’Académie française. »
Disons-le tout de go johnny go : le procédé consistant à isoler des phrases ou des bouts de phrase pour en stigmatiser le ridicule est un procédé injuste et inadmissible hilarant et révélateur. Qu’aurions-nous fait, si nous avions croisées, toutes pimpantes dans le vivier d’un texte, quelques-unes de ces étranges crevettes : « Le matin vint quoi qu’il arrive » ; « le regard catapulté au large » ; « On n’entendait pas siffler le passage du temps » ? Aurions-nous réellement goûté ces « hypocrisies qui nous falsifient » (« et non nous salsifis », déplore Chevillard) ? Serions-nous vraiment admiratifs devant celui qui affirme : « Agir avec des mots sur le monde mental de mes contemporains est toute ma fièvre » ? Aurions-nous été sincèrement « embrasée par une tension fébrile » ?

Nous ne le saurons jamais, sauf à retrouver par hasard ces mêmes perlouzes dans les fastidieux écrins auxquels elles furent arrachées telles des tiques hors d’un jack terrier natal. A moins que Chevillard, plus roublard qu’un potamouchard, n’ait inventé de toutes pièces les citations qu’il prétend avoir rescapée de six années de consciencieux feuilletonisme ?

Comme le dit l’auteur de Défense de Prosper Brouillon à la page dix-sept, à moins qu’il ne s’agisse de Prosper Brouillon himself : « La littérature est bonne fille, elle suce sans mordre. » On en déduira très naturellement que, parfois, une pipe est juste une pipe, et que ceux qui écrivent comme des arracheurs de dents pourront encore longtemps se faire passer pour des avaleurs de sabres. En attendant, choyons mieux, et qui lira vivra.

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Eric Chevillard, Défense de Prosper Brouillon, illustration de Jean-François Martin, coll. Notabilia, éd. Noir sur Blanc, 14 €