mercredi 9 juin 2010

Bac tragique à Colombey


C’est compliqué, cette histoire de planche pourrie "gaulloise" que vont devoir raboter nos potaches sauvageons. C’est compliqué parce que ça devrait être simple comme un arrêté préfectoral, élémentaire comme un Watson dont se ficherait bien qu’il soit médecin, sain comme un esprit affranchi d’un corps, sain ou pas. Mais il semble y avoir deux chapelles – deux églises ?

Il y a ceux qui sont pour et ceux qui sont contre. Ceux qui sont pour, ce sont au départ les cinq sélectionneurs de l’Éducation nationale qui ont choisi celui que Michel Audiard surnommait Ran-Tan-Plan pour défendre le style et les idées françaises auprès de nos futurs bacheliers (et recalés), ralliés depuis par quelques interrogés (Gallo, Assouline, Pivot, pour ne citer que ceux dont les propos ont été le plus repris) ; ceux qui sont contre, ce sont les méfiants du SNES, épaulés par quelques écrivains, pétitionnaires d’un texte. Des deux côtés, l’indignation. Mais pas la même indignation, donc visiblement pas la même indignité.

Reprenons. Le 14 janvier 2010, le programme du Bac est communiqué par le Bulletin officiel de l'Éducation nationale. Peu après, le SNES désapprouve vertement ce choix. Aux yeux de ce syndicat, et de tous ceux qui lui emboitent le pas, l’option De Gaulle (1) nous éloigne d’un souci littéraire, (2) est politiquement tendancieuse et (3) revient sur un programme déjà étudié en classe de première. Mais l’argument principal semble être le suivant : De Gaulle n’est pas vraiment un écrivain. « Aucun thuriféraire du Général ne songerait à comparer l'écriture des Mémoires de guerre au style et à la portée de tout autre mémorialiste si l'on veut rester dans ce genre littéraire… . » C’était s’avancer un peu vite, comme on va le voir.

Bon, alors là, évidemment, on est sur un terrain mouvant. Parce que si la question est de savoir si de Gaulle est écrivain ou pas, ou bon écrivain ou pas, eh bien on n’est pas sorti de la Boisserie. L’étalonnage littéraire est un puits sans fond où tous les seaux s’entrechoquent. Et là, tous ont quelque chose à dire sur la qualité des écrits de De Gaulle. Selon Michel Tauriac, auteur d’un Dictionnaire amoureux de de Gaulle, « son écriture attachait une grande importance au respect de la construction latine, à la recherche d'une harmonie de la phrase. » Selon Bruno Dive, dans son éditorial de France-Ouest :

« Les Mémoires de guerre font aujourd'hui partie de notre panthéon littéraire, au même titre que les tragédies de Racine, les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand ou La Légende des siècles de Victor Hugo. Son célèbre style ternaire, la justesse des mots choisis, la force des images et la mélodie des phrases font de Charles de Gaulle un grand écrivain. »

Un avis opposé en tous points, on le voit, à celui du syndicat.

On sent bien qu’en déportant le débat sur la question de la qualité littéraire, une erreur a été commise, une erreur inévitable, et certainement attendue, voulue, espérée. Untel rappelle que le grand Charles est quand même publié dans la prestigieuse collection La Pléiade, ce qui semble être une garantie (suffisante ?) de sa place entre Defoe et Descartes. Discutable ? Allez savoir. Il est évident que si le débat se cantonne à une évaluation qualitative, il ne peut aboutir. C’est comme Camus au Panthéon, on s’emmêle les cendres. Sinon, autant se poser la question pour chaque auteur mis au programme : Machinchose est-il assez littéraire ? (Dans le même goût, on a, chaque année, à échelle réduite, de semblables crispations lorsque les prix littéraires sont décernés). Bon, personne n’a exigé pour l’instant qu’on fournisse des preuves de la qualité littéraire de Pascal Quignard ; personne n’a trouvé étrange qu’on ne propose à l’étude que quelques chants seulement de l’Odyssée, ni qu’il s’agisse d’une traduction (celle de Jaccottet), ce qui pose des questions tout de même dès lors qu’on étudie un style ; personne non plus n’a trouvé disproportionné ela différence entre les 531 pages gaulliennes et les 112 pages beckettiennes. Mais ne jouons pas les épiciers, bien sûr bien sûr bien sûr.

Du coup, lever de boucliers. On parle ici et là d’anti-gaullisme primaire. La presse s’emballe, les quolibets fusent, les analyses piétinent. Quels sont les critères officiels pour décider qu’un auteur est un écrivain, et qui plus est un bon écrivain. C’est quoi, d’ailleurs, un bon écrivain ? Son style ternaire ? Mouais, pas hyper original le style ternaire. La justesse des mots choisis ? On n’en attend pas moins. La mélodie des phrases ? Ma foi, oui, pourquoi pas ? Bref, potage total. Et quand Bruno Dive écrit : « Bien sûr, le style gaullien peut paraître à certains suranné, à l'heure du texto et du courriel » , on sent bien que les esprits s’échauffent, comme si c’était la baisse du niveau stylistique, due sans doute à des facteurs téléphonico-numériques, qui expliquait en partie cette impossibilité à reconnaître le génie de la plume gaullienne. T’M pa 2Gol ? Wow.

Disons donc que la question n’est, peut-être, pas là. Reprenons depuis le début. Ce qu’on reproche au choix gaullien (gaulliste ?), ce serait en fait de jouer le primat du politique/historique sur le littéraire. Un choix, pour ainsi dire… politique ? N’allons pas trop vite. Car là encore, risque de potage. Si l’on trouve que de Gaulle est plus politique que littéraire, on met le pied dans un drôle de marigot, et chacun d’y aller de son contre-exemple. Malraux, ça serait moins politique ? Et Chateaubriand, il était suisso-neutre, peut-être ? Plusieurs voix s’élèvent pour empêcher le Général d’être trop Particulier, et l’on cite aussitôt Retz et Saint-Simon. Et puis, hein, Camus et Sartre, ça ne choque personne, hein ? Et Céline ? Achtung! Dépliez le débat de la sorte et vous aurez surtout des boulettes.

On ne peut pas non plus supposer que le caractère « propagandiste » des Mémoires de guerre, à supposer qu’on puisse le qualifier ainsi, soit une menace. Je doute que l’étude de ce tome III de l'immortel dénonciateur de la chienlit transforme plus de cinquante mille adolescents en gaullistes convaincus épris de période oratoire classique. Si une telle chose était possible, qu’on leur donne à étudier Sade, et on verra bien si les lycées se changent au lupanars du jour au lendemain.

C’est là où on comprend qu’il est malin de proposer – et compliqué de contester. En avançant le pion de Gaulle, les sélectionneurs de l’Ed Nat ont dû se douter de ce qu’ils faisaient : obliger certains à sortir de leurs gonds et à dégainer peut-être les mauvaises armes. Mais prêter des intentions, n'est-ce pas déjà attaquer? Agacer l’idéologique? Accordons-leur, donc, le crédit de l’innocence. De la naïveté ? De la clairvoyance ? Un seul être manquait au Bac et tout était dépeuplé sans qu’on s’en doute…

Il y a pourtant matière à étonnement, car de Gaulle, en plus d’être un écrivain aussi inspiré que Racine (selon Ouest-France), en plus d’être l’égal de Chateaubriand ou Saint-Simon (« une langue sublime » selon Giesbert, un « style très particulier, flamboyant, grand siècle, avec des mots recherchés » selon Pivot), en plus d’avoir été un homme publique, historique et politique, a quand même, petit détail, dirigé la France de 1959 à 1969. Ce qu’on donne à étudier aux futurs bacheliers, c’est donc un ancien Président de la République, et là on commence à comprendre pourquoi grincements de dents et haussements de sourcils. Cette décision fera-t-elle jurisprudence ? Étudiera-t-on un jour le roman de Giscard, Le Passage (éditions Fixot, rire garantie)? Bon, on en doute un peu, quand même. Mais après tout, qui décide de la qualité littéraire ? Le corps enseignant ? Des inspecteurs de l’Académie ? Le populus? Hum. Once again, potage. L’histoire littéraire est écrite par les vainqueurs, croit-on savoir.

On n’a aucune envie d’envisager un éventuel machiavélisme – bien sûr bien sûr bien sûr. Ni de se dire que ce choix avait pour but d’en pousser certains à la jacquerie, histoire de voir qui râle encore, qui ose encore s’indigner, quand est-ce que ça coince encore – est-ce que tout et n’importe quoi peut passer, en poussant comme il faut ? Bien sûr, si vous récriminez d’entrée de jeu et prétendez que De Gaulle n’est pas « assez » écrivain, encore faut-il le prouver, tâche ô combien périlleuse (et moyennement excitante…) – ou alors, on en fait l’argument de sa mise au programme : Vous étudierez le tome III des Mémoires de Guerre de Charles de Gaulle, en essayant de montrer en quoi le Général c’est pas franchement Proust. Ça ne nous conduirait pas très loin, en tout cas guère plus loin que Colombey-les-deux-églises (encore moins loin que Colombey-les-deux-Mosquées, pour reprendre une expression du facétieux Général… — mais ne parlons pas intégration, ce serait hors sujet).

Si de Gaulle avait été mis au programme du Bac en, disons, 1978, on peut avancer, sans trop errer dans le spéculatif, qu’il y aurait eu belle floraison d’AG, voire quelques Unes de journaux assez fuligineuses. Aujourd’hui, certains estiment qu’en agissant ainsi on « répare un oubli », « une injustice ». Alors oui, bien sûr, faudrait-il s’énerver qu’on mette Jaurès au programme si notre gouvernement était de gauche ? En fait, on n’a pas forcément envie de se poser de telles questions. De commencer toutes les phrases par des « si ».

En revanche, on ne peut nier, sauf mauvaise foi, que le président de la République actuel, Nicolas Sarkozy, se revendique régulièrement de l’héritage gaulliste et, nommément, du Général, auquel il s’est lestement comparé lors de son discours prononcé l'an dernier à l'occasion de l'inauguration de l'Historial Charles-de-Gaulle, aux Invalides, devant l'amiral Philippe de Gaulle et Jacques Chirac (discours pendant lequel il eut cette très mystérieuse phrase : «Nul ne sait ce que dirait ou ferait aujourd'hui le général de Gaulle […] parce qu'il fut toujours, de son vivant, là où personne ne l'attendait.»).

Qu’est-ce la propagande ? S’agit-il d’un art subtil, qui choisit ses mots avec justesse et favorise la mélodie de la phrase ? Vaste question, non ? On peut toujours lire ou relire Klemperer, mais ce dernier n’est pas, je crois, au programme. Quoi qu’il en soit, on attend avec curiosité et impatience l’avis et la réaction des futurs bacheliers, et l’attitude – la méthode, le positionnement… – du corps enseignant lors de la transmission de cet héritage, bien sûr, purement littéraire. Mais ce sera peut-être une belle occasion d’exalter l'âme de la patrie, qui sait ? Et de mieux connaître la pensée et la plume de celui qui décrétait : «Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

Ah le rythme ternaire…

2 commentaires:

  1. Bien content de ne plus enseigner au lycée (je le disais récemment chez moi à ce même sujet). On oublie toujours qui se coltine le programme, gagnant par là au moins le droit de râler. En outre, ces œuvres imposées, franchement, c'est l'encouragement au bachotage ; et vas-y que je te recrache le cours du prof - à l'examen on note ses collègues. Juste une manière de faire comme si on avait des copies qui valent vraiment quelque chose, quand on sait bien en réalité qu'à cet âge, à quelques rares exceptions près, on ne peut d'une copie espérer qu'un frémissement ici ou là - et somme toute c'est naturel.

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  2. "qu’on leur donne à étudier Sade, et on verra bien si les lycées se changent au lupanars du jour au lendemain." non non Mr. je vous rassure ils le sont deja...

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